Questions et réponses

March 2, 2019

 

Le 14 février dernier, jour de la Saint Valentin, mais ça n'a aucun rapport avec ce qui va suivre, le Courrier de l'Eure a publié une interview qu'ils m'ont adressée autour d' Hot Space... Résident dans l'Eure, c'était plus que normal de répondre à leurs questions, surtout qu'elles étaient posées par un grand fan de la Bande dessinée, à Savoir Raphaël Tanguy.


Les colonnes des journaux ayant un espace limité, nombre de questions  n'ont pas pu être publiées, et certaines réponses ont dû être tronquées de façon à ce que cet article, déjà long, puisse être passé sous presse sans pour autant chambouler la maquette du journal. 


Raphaël Tanguy, le journaliste qui s'est occupé de cette interview, m'a renvoyé l'intégralité du texte, et aujourd'hui, je le mets en ligne rien que pour vous.
Bonne Lecture !


Ce mois-ci paraît le premier tome du comics français Hot Space, peux-tu nous présenter l’album en quelques mots ?
Hot Space se veut être un comics. Il faut comprendre par là, une bande dessinée populaire destinée au plus grand nombre de lecteurs, surfant sur un découpage similaire à celui des comics de super héros, la ressemblance s'arrête là. Les personnages qui évoluent dans cette histoire ne disposent pas de super pouvoir. Ce sont juste des gens ordinaires, même s'ils disposent de quelques compétences professionnelles et martiales prononcées, qui vont être confrontés à des situations extraordinaires. L'idée est de raconter une histoire de science fiction, dans un futur probable de conquête de la galaxie par l'humanité, dans tout ce qu'elle sait faire de perfide. C'est une sorte de tragédie, même si elle est éloignée de nous dans le temps futur et dans la technologie.
 

 

Peux-tu nous présenter la planète Aoba où se déroule l’intrigue ?

Aoba pourrait se limiter à une petite planète de rien, écartée de tout. Je pourrais raconter pourquoi elle va devenir le centre de l'univers pendant cette histoire, mais je tairai les enjeux de l'histoire : raconter les raisons du complot qui entraine les personnages sur cette planète risquerait de gâcher l'intrigue ! Je vais donc plutôt raconter pourquoi cette planète Aoba est si aride, et ressemble à un désert de caillasses et de poussières. En fait, juste avant de commencer Hot Space, je venais de terminer les illustrations d'un roman post apocalyptique dans lequel la Terre était devenue une étendue poussiéreuse et aride. Lorsque j'ai terminé cet ouvrage, j'avais toujours en tête ces vastes étendues stériles, mais propices à garder des secrets prêts à surgir à la face des héros qui en arpentent les sols desséchés et gercés. J'ai laissé donc partir ces déserts appartenant à ce roman, mais ces derniers m'ont obsédé au point de devoir les recréer dans le monde d'Hot Space.

Pour Hot Space tu es scénariste et dessinateur, ce premier album se termine en plein suspense, connais-tu déjà l’histoire complète ou évolue-t-elle au fil des planches que tu réalises ?
Alors : j'ai une idée assez précise de tout ce qu'il va se passer dans la destinée de chacun des personnages engagés dans cette histoire. Cependant, certaines pages s'arrêtent sur des choix scénaristiques qui, s'ils ne bouleversent pas les destins que j'ai imaginé pour les personnages, peuvent parfois avancer ou reculer certaines échéances scénaristiques. Et puis, il arrive quelque fois qu'un personnage secondaire dans lequel j'avais des espoirs narratifs s'avère inutile... Généralement, je le fais disparaitre.


 

 

Pourquoi avoir choisi une héroïne comme personnage principale ?

Il y a beaucoup de raisons. Il y a bien sûr l'image de Sigourney Weaver qui, dans Le premier Alien, passe du statut de jeune sous-officier de navigation, portée sur le règlement comme une débutante professionnelle, à celui du chevalier en blanc transperçant le Dragon à la fin de son voyage initiatique. Et puis, la condition féminine de Nohraïa a aussi son importance. C'est parce qu'elle est une femme plongée dans un milieu très (trop) masculin, qu'elle se fait envoyer sur Aoba. Une autre source d'inspiration pour crée Nohraïa réside dans le personnage de Karah Trace, pilote intrépide et insolente de la série Battlestar Galactica... mais bon, au fond, je pense que la vraie raison réside dans le fait que la Femme est pour moi la plus belle et la meilleure des muses.

 

 

Es-tu un passionné de SF ?

Oui, je crois même que le premier livre que j'ai lu, et dont je me souviens, était habité par de la science-fiction. Je devais avoir 6 ans. Le livre s'appelait "Plodoc et la Planète Inconnue" et il était édité à la Bibliothèque Rose. Cette petite chose m'a filé le virus, et la maladie est devenue bien pire lorsqu'un oncle m'a invité à aller voir "La Guerre des étoiles" lorsqu'il est sorti au cinéma en septembre 1977... ça m'a fait un sacré cadeau d'anniversaire que je ne suis pas près d'oublier ! Depuis, j'ai consacré énormément de temps et d'énergie à la lecture et au visionnage d'œuvres de science-fiction. J'ignore si je suis un spécialiste, mais en tout cas, c'est un genre que j'affectionne particulièrement.

 

Quelles sont tes références en SF ? Livres, films, BD, comics…

Houla ! Citer toutes les œuvres qui m'inspirent pourrait remplir plusieurs pages. Il y a un peu de tout. J'ai eu l'immense bonheur de lire "Carbone Modifié" il y a très longtemps. J'ai voyagé dans des sciences fictions connues comme Fondation, moins connues comme "Le Faucheur" de David Gunn. J'ai lu des choses pessimistes, comme le cycle des Hommes sans Futur de Pierre Pelot, des choses plus optimistes comme "La Sonate Hydrogène" de Ian Banks, des choses bien barrées comme "Avance Rapide", pulp comme "le Vieil Homme et la Guerre", efficaces comme "Étoile Garde à Vous" ou "Vendredi", ou poétiques comme "la trilogie du Spin". En Bande Dessinée, il y a des œuvres incontournables pour moi comme celles de Moebius (bien que j'apprécie bien plus Moebius que Jodorowski). L'adaptation en bande dessinée de "La Guerre éternelle" m'a beaucoup marqué aussi, et dernièrement, j'ai trouvé un immense plaisir à la lecture de la science-fiction de Rick Remender et Greg Tocchini pour la série "Low". Je pourrais continuer sur bien d'autres ouvrages, comme ceux de Laurent Genefort, qui, en plus d'être un grand écrivain, n'en n'est pas moins un noble compagnon des routes de l'imaginaire.

 

 

A quel âge as-tu commencé à dessiner et à faire de la BD ?

Si j'ai bonne mémoire, je crois que la première bande dessinée que j'ai faite, je devais avoir moins de 10 ans... J'avais imaginé une enquête policière dans le pays des Schtroumpfs... C'est bien que personne n'ait pu voir cette chose.

 

As-tu fait des études artistiques ou es-tu autodidacte ?

Les deux mon capitaine ! je veux dire par là que pour commencer, ben je passais mon temps à dessiner. Tout le temps. Et puis mes parents, devant le désastre que devenait mon parcours scolaire, m'ont inscrit dans un lycée pour faire un bac Arts et Lettres (le Bac A3) et par la suite, j'ai fait quelques années en études supérieures de dessin à l'ESAG (Met de Penninghen).

 

Que lisais-tu enfant ?

En dehors de Plodoc ? J'ai quelques souvenirs de livres qui m'ont marqué plus que les autres. Des romans de Jack London, à savoir "l'Appel de la Forêt" et surtout "l'Amour de la Vie". Et puis plus rien. La scolarité jusqu'à seconde classe de troisième a fait que je ne me souviens plus que je prenais un quelconque plaisir à la lecture, en dehors de la bande dessinée (Boule et Bill, Gaston Lagaffe, et puis les comics Perry Rhodan, et Strange). Peut-être "Danse Macabre" de Stephen King... à la limite... Ah oui, un livre du collège qui m'a marqué, c'était "la Cantatrice Chauve" parce que je n'arrivais jamais à le finir tellement j'étais écroulé de rire. Il faut donc attendre ma deuxième troisième pour que je découvre Asimov, Lovecraft, et de la bande dessinée "plus adulte" comme Bilal, Moebius et Druillet.

 

 

Qu’aimes-tu dans les publications actuelles ?

Il y a pas mal de comics indépendants que j'aime bien, qu'ils soient connus (Mignola) ou moins connus (Tocchini ou Sean Gordon Murphy). J'aime bien les choses décalées, novatrices, et surtout très tournées vers le public.

 

Qu’est-ce que tu n’aimes pas dans les publications actuelles ?

J'ai du mal à "ne pas aimer" dans le sens où si je n'aime pas, je referme le livre et j'évite d'en parler. Il faut que je sois vraiment forcé pour que j'aille au bout d'un livre que je n'aime pas... Dès fois, je n'ai pas le choix et je dois le faire dans le cadre de mes activités périphériques, pour expliquer pourquoi telle œuvres ne fonctionne pas à des étudiants me questionnant dessus. Évidemment il faut argumenter... Non, ce que je n'aime pas, je ne préfère pas m'étendre dessus : ça ne sert pas à grand chose au final.

 

Quelle a été ta toute première publication ?

Des illustrations pour un jeu de rôle qui est sorti en 1993 : c'était la 3ème édition du jeu "Berlin XVIII", édité par Siroz.

 

Raconte-nous ta rencontre avec les éditions Kamiti ?

Pendant des mois et des mois, Hot Space a été refusé par nombre d'éditeurs classiques, quand ces derniers répondaient aux nombreux courriers qui leur étaient envoyés. La plus grande partie d'entre eux ne répondent carrément pas ! Devant cette ignorance, parfois ce mépris, et devant ces refus, j'ai continué à travailler sur cette bande dessinée jusqu'à pratiquement la terminer tout seul. Lorsque près des trois quarts de l'histoire était story boardé, je suis entré en contact avec Kamiti, qui souhaite éditer beaucoup de bande dessinée de science fiction. Ils ont accroché à l'histoire et ont accepté de l'éditer. Tout ça s'est fait un peu au hasard, un peu par accident, mais au final, il n'y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas.

 

Quelle est ta méthode de travail ?

Eh bien j'écris assez peu au final. Je raconte directement l'histoire dans un découpage... Je la storyboarde directement, et je pense les séquences comme cela, en fonction du nombre de pages dont elles ont besoin. Evidemment, j'essaie de me fixer un moule narratif solide de manière à respecter le format que je vise pour l'édition. Une fois que c'est fait, je pousse de manière très précise le story board, pour en faire un crayonné presque définitif. Une fois fait, je l'agrandis, je le place sur une table lumineuse, et j'encre directement sur une feuille de dessin. Parfois je corrige la perspective, ou les poses, mais globalement, les planches définitives sont presque pareilles que le story board poussé. Passé toutes ces étapes, s'en suit la postproduction par ordinateur à travers laquelle je place les textes, tant ceux des phylactères, que ceux appartenant aux éléments de décors.

 

 

Quelle étape préfères-tu faire dans tes planches ? le storyboard, le crayonné, l’encrage ou la couleur ?

Je ne sais pas trop... A vrai dire, je crois que l'étape dans laquelle je suis le moins à l'aise, c'est la mise en couleur. C'est pour cela que j'ai désiré que Véra Daviet s'occupe d'Hot Space. Ça a été fait à travers de nombreux échanges et de nombreuses mises au point. Véra mérite une médaille pour sa patience !

 

Qu’as-tu préféré dessiner dans cet album ? les vaisseaux, les paysages extraterrestres…

Les bastons... Définitivement.

 

 

Quel album, récent ou ancien, aurais-tu aimé dessiner ?

Ce n'est pas vraiment un album en soit. Il y a une grosse quinzaine d'années, j'avais essayé d'adapter en bande dessinée "Saison de Rouille" de Pierre Pelot. Lorsque je regarde rétrospectivement, je m'y prendrais autrement, aujourd'hui... Mais l'envie d'adapter ce livre ne m'a toujours pas quitté.

 

Quels sont tes projets et tes envies pour les prochains mois ?

J'ai une idée derrière la tête autour d'un projet mêlant du policier noir avec du Lovecraft. Je fais des recherches graphiques qui vont dans ce sens. Évidemment, la priorité est dans la réalisation de la suite et de la fin d'Hot Space !

 

… et pour les années à venir ?

Devenir meilleur pour raconter des histoires.

 

Est-ce qu’il y a des scénaristes avec qui tu aimerais travailler ?

Oui, pas mal... Il y a des idées de collaboration, mais un peu par superstition, je ne préfère pas citer les noms des gens avec qui j'aimerais collaborer, et voir certains projets se concrétiser.

 

Quelle grande série aimerais-tu reprendre ?

Pour le fun ? Soda... Mais dans une version bien noire... Dans le même esprit que les deux premiers albums de série... Quelque chose de salement humain, et d'humainement très sale.

 

Te consacres-tu uniquement au 9ème art ?

J'aimerais bien ! C'est un peu compliqué en ce moment.

 

 

On entend de plus en plus d’auteurs se plaindre du statut d’auteurs BD et de leurs difficultés financières, peux-tu nous en dire quelques mots ?

Je ne suis pas un grand expert sur ce qui est en train de se passer, et je ne saurais recommander d'approcher le SNAC BD pour avoir des renseignements pointus sur ce problème. Néanmoins, il est bon de remettre des éléments dans leur contexte, et de rappeler des faits. Pour commencer, il faut savoir que, rien qu'au niveau du métier d'illustrateur, les tarifs n'ont jamais été revus à la hausse depuis au moins 1995... Une couverture payée 3000 francs en 1995, est payée 450 euros aujourd'hui... Lorsqu'elle est payée à 450 euros... la plupart du temps, les éditeurs proposent entre 250 et 300 euros... Certains descendent leur tarif à 200 euros, voire moins. En ce qui concerne la Bande dessinée, il fut un temps où l'auteur était payé à la page... Aujourd'hui les dessinateurs et les scénaristes sont payés au "forfait" qui représente dans la plupart des cas autour des deux tiers de ce qu'ils gagneraient avec un payement à la page... tout ça dans le meilleur des cas bien sûr.

 

Pour rappel, réaliser une bande dessinée, c'est un travail à plein temps pour les auteurs... Il ne faut pas être surpris de voir l'enquête du SNAC BD signaler qu'environ la moitié des auteurs touchent le SMIC et en dessous. Là dessus sont venues se greffer les mesures qui ont été imposées par le précédent gouvernement à travers les décisions iniques de Marie Sol Touraine, ancienne ministre des affaires sociales, et qui ont encore plus précarisé la condition sociale des auteurs de bande dessinée. Au final, je vais me contenter de reposer une question que s'était posé un grand ingénieur aéronautique, à l'époque où il commençait à construire lui-même ses avions : « comment voulez-vous travailler correctement avec l'estomac vide ? » Je ne me rappelle plus qui était l'ingénieur qui avait dit ça.

 

 

Quels conseils donnerais-tu à un jeune qui voudrait faire de la BD ?

Un jour où je me promenais avenue de Clichy à Paris, un vieux camarade de classe m'a sauté dessus, me reconnaissant au milieu de la foule. On était ensemble à l'école supérieure des arts graphiques, l'ESAG, et on se faisait parfois la course à la meilleure note en dessin d'observation. Il m'a demandé de mes nouvelles. Je lui ai parlé alors de mon envie de faire de bande dessinée, malgré les exigences de cette vocation, et la dureté du métier. Il m'a dit : "écoute, Pierre... Si tu as vraiment envie de le faire, fais le... totalement. N'attends rien. Trouve des astuces pour vivre autour, mais fais le complètement. Fous toi du reste". Ce camarade de classe s'appelle Stéphane Levallois. Je ne peux que partager son conseil.

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